Confidences au soleil
Dimanche. Les cafés de mon quartier improvisent des terrasses trottoirs.
Les épaules se découvrent, sur le visage des piétons s’affichent des sourires
et même si la peau est encore pâle, ils défilent tout contents comme sortis
d’une borne de Photomaton après une bonne prise.
J’érige la vitamine D en tête de liste des substances magiques
et je m’assois dans mon spot lumineux d’observation.
Comblée par la générosité du soleil, enivrée par le goût de mon premier café,
je me berce des bribes des conversations alentours.
Un mot par ci un autre par là, mes oreilles captent le discours collectif,
bulletin matinal des états d’âme, mon pain quotidien.
L’univers des autres s’hypertrophie sous le soleil
comme une peau trop bronzée qui commence une allergie.
Je déblaie les allées de mon tympan pour capter les syllabes
des langues qui se délient tout autour, s’imposent, épousant les bruits de la rue
comme un concert à l’unisson : Récit d’une soirée arrosée à ma gauche,
accompagné d’une musique s’échappant d’un véhicule décapotable qui passe.
Conversation téléphonique amoureuse derrière moi, illustrée par un couple qui traverse main dans la main.
Et voilà qu’une voix féminine s’élève au dessus de tout comme un speech sur musique de fond.
- J’ai 37 ans et je ne me rappelle pas avoir une seule fois vécu pleinement.
Je me redresse sur ma chaise et m’agrippe à ma tasse de café.
Vous connaissez ce geste que l’on fait parfois pour mieux se concentrer ?
On tient son mug comme pour l’empêcher de faire du bruit.
- J’ai toujours été dotée d’un self control, mais aujourd’hui je veux m’amuser,
sortir de cette image trop rangée de moi-même.
J’évite de me retourner pour vérifier son look. Je laisse ses propos me la décrire.
En face d’elle, une seule onomatopée fait écho à ses phrases :
- hum..hum…um..um.
Et elle poursuit lancinante sans ponctuation :
- Si ! ça y est je me rappelle… je m’étais laissée aller une fois:
à 20 ans, lors d’une party, j’avais accepté de boire un verre
et un garçon (elle fait une pause-rire coquet d’adolescente)
m’avait entraînée sur la piste de danse. Voilà de mémoire la seule fois où je m’étais éclatée !
- Hum…mm
- Aujourd’hui à 37 ans, j’ai peur de mourir sans avoir assez vécu.
Voilà le problème philosophique d’un dimanche matin au soleil à Montréal.
Vous ne me croyez pas ? Je vous assure que c’est une histoire vraie !
J’essaie de comprendre la situation, les circonstances des aveux :
La voix masculine en face d’elle, c’est qui ? Un homme qu’elle veut séduire ?
(si oui, elle est folle de dévoiler ainsi sa fragilité).
Un psy qui reçoit des patients outdoors ? Peu probable.
Son futur employeur ?
Cette dernière hypothèse est absurde peut-être mais le ton de ses phrases
s’apparente plus aux réponses d’un entretien d’embauche qu’aux confidences intimes.
Elle dit vouloir sortir de ses réserves or ses propos demeurent d’une retenue effrayante.
Je tente un coup d’œil pour les dévisager rapidement.
Si elle a 37 ans, lui, est nettement plus vieux : ses cheveux sel sans poivre me sautent aux yeux,
même si les siens sont cachés par d’énormes verres noirs.
Ma pauvre fille ! Si c’est de ton aîné de 15 ans que tu vas apprendre à profiter de la vie,
c’est partie remise, je te préviens !
- Quand peux-tu prendre des vacances ?
Ah, ça y est il prononce une phrase, il fait un pas. Genre : Tu veux du plaisir ma petite dame ?
Viens, je vais t’en donner! C’est peut-être son amant, marié père de famille !
N’en pouvant plus de le voir en cachette, voulant « profiter enfin de la vie »,
elle tente une rupture au soleil, ça fait moins mal !
- Je ne sais pas, je peux m’arranger. Mais il faut trouver la bonne personne !
Va-t-il lui trouver le bon partenaire pour son carpe diem à retardement ?
- Je t’assure. C’est la bonne formule. Sur place, il y a Mme Maria qui s’occupe de tout le monde.
C’est quoi ce réseau ?
Ensuite il dit :
- Cuba…
Et dans toutes les phrases qui suivent d’autres Cuba reviennent.
- C’est la bonne place, Cuba …
- À Cuba tu oublies tout, tu revis à nouveau
- À Cuba tu t’éclates, tu rattrapes le temps.
Une valse folle de promesses.
C’est la jeune femme qui se met maintenant au ‘’hum…’’ de plaisir. Je les regarde enfin en face :
elle a un chéquier ouvert devant elle tandis que l’homme arbore fièrement
une brochure de voyage- destination soleil bien colorée.
Je suis déçue !
Fallait-il disserter sur ta vie privée et tes frustrations mademoiselle pour obtenir ton forfait spécial Juin ?
Vraiment ! A-t-on idée de donner ainsi de fausses pistes ?
Je paie mon café et m’en vais à la recherche d’autres terrasses à potins.
Mai 2011