Detox

Detox

 

Le retour des vacances s’accompagne de bonnes résolutions. Comme à chaque rentrée on promet de faire mieux ou plus. L’enseigne canadienne de café Tim Hortons, par exemple, compte désormais vendre le breuvage chaud au même prix, mais dans un gobelet nettement plus grand. Les adeptes, je parie, s’en réjouissent déjà. Or un proverbe arabe prétend que ” plus, c’est en fait toujours moins “.

Pour ma part, je me suis mise au thé depuis que j’ai découvert mon intolérance au carburant torréfié. Trois jours de migraine puis une visite au supermarché pour m’acheter du Twinings déca tous parfums confondus… Bref, pour dire qu’on peut guérir de tout, même de ses mauvaises habitudes.

Ce midi, pourtant, une amie tente de désavouer ma théorie :

Elle mange sa salade sans grand appétit. Sa fourchette met un temps interminable à piquer dans la laitue. Elle mâche avec paresse, je parle avec enthousiasme. Cet écart me rend folle à mesure que le repas avance. Elle ne semble pas remarquer mon agitation :

-          Tu vas bien ?

Je finis par lâcher la question avec le souhait d’entendre une mauvaise nouvelle qui justifie sa tête d’enterrement. Elle répond enfin en posant son couvert :

-          Je reviens de loin. J’ai subi une détox.

Elle vient de boire deux chopes de bière sans broncher, fumer trois cigarettes ! De quoi parle-t-elle ? Elle rectifie sur un ton moins dramatique :

-          Philippe a dit que ça va finir par détruire notre mariage, que c’est insupportable pour les enfants. Il m’a internée, je ne savais pas que des endroits pareils existaient !

-          Ma pauvre chérie.

-          Sincèrement, quand est ce qu’ils ont eu le temps de mettre en place ce genre de centres et d’avoir autant de monde ? Malgré la multitude d’activités qu’on nous faisait faire, je me sentais coupée du monde, privée de toute communication…

-          C’est normal ma chérie…

Elle poursuit:

-          On buvait tous les jours, je me suis remise à fumer, mais rien ne pouvait combler mon manque.

-          Je ne comprends pas. Ce n’est pas catholique…

-          Tous les soirs je réclamais ma demi-heure comme une possédée

-          C’est horrible, c’est quoi ce centre ?

-          Au bout d’une semaine, on a réduit ma dose à un quart d’heure, ensuite à 10 minutes. Je me sentais terriblement désespérée. Lorsque mes enfants sont venus me visiter ma première question à l’aîné fut : As-tu ton iphone sur toi ?

-          Pourquoi ?

-          Je voulais simplement changer mon statut !

-          ?

-          Je voulais à tout prix me connecter pour écrire : checked in DCSMA

-          Je ne comprends rien

-          Detox Clinic for Social Media Addicts. Je ne pouvais pas disparaître ainsi. La moindre des choses était de prévenir. Or les 10 minutes suffisent à peine à télécharger… !

-          Tu délires !

-          Je m’appelle Liz et je suis accro de Facebook, je l’avoue. À la clinique ils ont dit que j’ai atteint le paroxysme de la dépendance, du jamais vu ! Comme quoi  je ne faisais plus rien sans l’annoncer, le partager ou le raconter. Je me prenais en photo même en mangeant.

-           !?

-          Mais quelle torture de vivre sans connexion internet pendant un mois ! J’ai échoué allégrement! Je sors déprimée d’avoir raté toutes les occasions spéciales: ce que Tania a fait pendant ses vacances, les commentaires sur la soirée chez Nadine. J’ai aussi loupé mon anniversaire de mariage, j’avais préparé un collage et une très belle phrase pour Philippe à poster sur son mur !

Je reste bouche bée. Puis :

-          Que vas- tu faire maintenant ?

-          Rattraper le temps perdu. J’ai hâte de reprendre mon activité. Tu ne peux pas imaginer les messages de solidarité que j’ai reçu dans ma boite…c’est très touchant. La clinique m’a aidée à comprendre que j’étais faite pour ça !

-          Pour quoi exactement ?

-          Regarder les autres vivre, commenter leur quotidien, me voir à travers leurs yeux, être aimée, admirée, exposée, dévoiler mes projets et mes humeurs à chaque moment et sentir que le monde tourne autour de moi. Tout ce que ma vie en réalité m’empêche de faire !

 

Je ne trouve rien à dire mais j’ai une seule envie : commander un double espresso.

Si cette folle a le droit d’interrompre sa cure pour renouer avec ses addictions, pourquoi pas moi ?

 

septembre 2011