EXTRAIT

           Je sursaute.

C’est comme une chute. Une drôle de sensation. J’ai l’impression de tomber dans une poche d’air, comme dans un avion. Une lointaine sirène retentit…J’ai dû rêver !

J’aime ces moments qui éternisent le réveil : commencer par découvrir les bruits autour de moi, puis la lumière par-delà les paupières. Mais il me semble qu’il fait encore nuit. Justement, sur cette même route côtière qui mène chez moi, dans ma voiture, je roule vite comme d’habitude et puis…le camion, à une vitesse vertigineuse.

Mes membres sont encore paresseux. Tout est noir. Quelle heure est-il ? Il y a des voix autour de moi, il ne doit pas être si tard que ça. Quelqu’un pleure.

– Maman !? C’est toi ?

Mais qu’est-ce qui me prend ? Je suis épuisée. Je ne vois rien. Je sais qu’il y a Maman et mes sœurs à mes côtés. Je reconnais leurs voix. Pourtant, aucun son ne sort de ma bouche.

– Mon Dieu ! Aidez-nous !

C’est Maman.

– Dis-moi la vérité, qu’est-ce qu’elle a ? Est-ce que son cerveau fonctionne toujours?

– Il va falloir encore faire des tests. Il faut garder l’espoir Maman !

Mais de qui parlent-elles ?

– Allo ? Je ne peux pas t’expliquer au téléphone, c’est ma petite sœur, est-ce que tu peux venir tout de suite ? J’ai besoin de ton avis, elle a eu un accident.

Ma sœur aînée vient de dire « il faut faire des tests ». Puis, « ma petite sœur a eu un accident ». Ses mots me parviennent très distinctement, mais je suis prisonnière d’un sommeil conscient, un rêve qui n’en est pas un.

Qu’est-ce qu’il a, mon cerveau ? Rien ! Je me rappelle mon nom, je reconnais la voix de ma mère, je me souviens de mes rêves…Alors ? Ce bruit très fort, et puis, l’airbag ouvert devant moi, mon téléphone mobile que je ne trouve pas, et quelqu’un qui crie : « Appelez la Croix- Rouge ! Appelez la Croix-Rouge ! » J’ai dû m’évanouir ! Mais je me réveille. Ça y est ! Ça va ! Ça va !

– Hé ho ? Y a-t-il quelqu’un dans ce tunnel ?

Je suis tout à fait consciente mais il y a quelque chose sur mes yeux, je n’arrive pas à les ouvrir, mes mains et mes jambes sont attachées.

Libérez-moi, je dois aller au travail. J’ai assez dormi.

Les plaintes de Maman et de mes deux sœurs continuent.

– Mon Dieu, pourquoi nous mets-tu à l’épreuve ?

C’est la cadette qui pose la question. Elle n’a pas l’habitude d’interpeller Dieu en public, celle-là. Elle est drôle !

Une sonnerie de téléphone portable. Mais où suis-je donc ?

– Allo ? Calme-toi, calme-toi ! Tu es bien arrivée ? Tu as fait un bon voyage ? Viens tout de suite, nous sommes à l’hôpital St Luc de Beyrouth. On ne sait pas encore…silence… on l’a opérée après l’accident silence maintenant on attend les résultats des tests silence non, elle est encore endormie silence ok, on t’attend.

– Pauvre de moi ! Pauvre de moi ! Que vais-je faire ? Ma fille, mon cœur ! Parle-moi !

La voix de Maman se rapproche.

Alors c’est vrai, je suis donc à l’hôpital ? J’ai été opérée ? Je suis encore sous l’effet de l’anesthésie ?

– Mais j’ai toutes mes facultés cérébrales, Maman. Ne t’en fais pas, j’arrive. Quel supplice de ne pas pouvoir te parler ! Attends un peu, tout va s’arranger. Je ne suis pas morte.

– Ma chérie, tu m’entends ?

– Mais oui, je t’entends Maman.

– Dis-moi que tout va bien ! Dis-moi que tout va bien ! Répète la cadette.

– Oui, oui, on va en savoir plus cet après-midi. De grâce, préservez vos nerfs, ça risque d’être long.

C’est l’aînée, qui prend son ton professionnel.

– Qu’est-ce qui va être long, ma grande ? Je crains le pire.

– Excusez-moi ! S’il vous plait, il faut sortir, les médecins sont là !

– Qui c’est celle-là ? Pourquoi plusieurs médecins ?

Une odeur de parfums masculins me pique le nez. Ah ! Pitié ! Qu’est-ce qui vous prend à vous parfumer tous ainsi ! Non, mais, on étouffe ici !

– Allez-y, je vous rejoins tout à l’heure. Je vais voir mes collègues.

Les pleurs s’éloignent enfin. La voix de ma sœur aînée se mêle à d’autres, masculines. Je ne comprends plus très bien qui dit quoi, mais des bribes, des mots, des expressions incompréhensibles me parviennent : « Hématome sous dural, lésions crâniennes, son état de conscience, bassin écrasé. »

Quoi ? Mon bassin est écrasé ? Comment ça ? Je ne sens rien, et puis c’est quoi un "hématome sous dural" ?

– Que quelqu’un m’explique ! Ne partez pas !

J’entends un froissement de mouchoirs en papier, un frottement de latex. On dirait aussi un ordinateur en veille. Je tends l’oreille. Oui, ça s’arrête et ça reprend. Et, par moments, un pcht…pcht…pcht...rythmique, comme un vaporisateur de senteurs dans les toilettes. Il y a aussi un bip de touche téléphonique qui revient, et beaucoup de bruit.

– Vous êtes sûrs que je suis dans un hôpital ? Je n’en ai pas l’impression, c’est tellement bruyant ici.

– Est-ce qu’elle va se réveiller ?

Est-ce que je vais me réveiller ? Quelle question !


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