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Ma Téta et les criquets

Updated: Apr 11

( english text follows below )


Quand j’étais enfant, ma grand-mère paternelle partageait notre appartement familial à Beyrouth. Mes premiers souvenirs remontent vers sa voix, racontant les histoires de sa jeunesse. J’aimais l’écouter durant des heures dérouler ses souvenirs.

Mes soeurs aînées, préféraient souvent la taquiner et rire avec bienveillance de ses réponses naïves. Un jour elles lui posèrent la fameuse question :

- « Téta? en quelle année a éclaté la guerre de 14? »

La réponse qu’elles attendaient ne tarda pas :

- « La guerre de 14? Je ne sais pas quand elle a éclaté ya sitti mais c’était l’année où les criquets ont envahi le village pour la première fois. »

Ma Téta ignorait la réponse cachée dans la question.

Analphabète et peu douée pour les chiffres, elle se moquait de deviner la couleur du cheval blanc d’Henri IV. Néanmoins, elle rectifiait l’histoire à sa guise et révélait sa propre version de la première guerre mondiale.

- « Les soldats Ottomans ? Bof ! Le vrai danger c’était les criquets qui ont dépouillé nos champs, provoqué la famine et la mort de ma sœur, que Dieu ait pitié de son âme ! Elle avait dix-sept ou dix-huit ans à peu près, quelques années de plus que moi. »

Les âges et les dates s’embrouillaient dans le discours de Téta, pourtant elle lisait les ombres pour déterminer l’heure et utilisait de vieux journaux pour recueillir, dans le pan de sa jupe, la peau des légumes épluchés.

Mes sœurs retournaient à leurs occupations, satisfaites que la blague de la guerre de 14 passait encore à tous les coups, je restais près d’elle pour entendre la suite.

- « Au bout de trois mois de famine, ma sœur alla quémander une tranche de pain chez notre tante. Elle se serait contentée d’une pelure d’orange, mais l’avare sans cœur - puisse-t-elle brûler en enfer - refusa de lui donner même une miette. Elle la poussa sur les escaliers du jardin avant de claquer la porte. La pauvre tomba raide. Le lendemain, on est venu la ramasser pour l’enterrer. »

Malgré le flou temporel des récits deTéta, sa voix et son talent de conteuse brossait des tableaux poignants. Elle devenait l’héroïne de la Grande Guerre, orpheline rescapée, affamée, suivant des yeux le cadavre de sa sœur disparaissant au fond d’un caveau.

À cette toile macabre, elle apposait pourtant un sourire, ses yeux bleus me couvaient avec tendresse, on aurait dit des constellations dédramatisant le ciel ténébreux de son enfance.

- « Comment as-tu survécu à la famine?»

Espiègle, elle répondait avec sa répartie habituelle :

- « Me voilà bien vivante, non? J’ai fait de mon mieux ya habibti sachant que j’allais devenir ta grand-mère. Je ne pouvais pas rater ce bonheur ! »

Je tombais dans ses bras. À cinq ans je découvrais émerveillée les pouvoirs magiques de ma grand-mère qui a survécu aux criquets et à la famine, parce qu’elle m’aimait déjà et se délectait d’une emprise extraordinaire sur son avenir et le mien !


My Teta and crickets


When I was a child, my paternal grandmother shared our family apartment in Beirut.

My early memories go back to her voice, telling stories about her youth in the village.

My older sisters used to tease her and laugh kindly at her gullible answers.

One day they asked her a recurrent question:

- “Teta? In what year did the war of 14 break out?”

The answer they wished for wasn’t long in coming.

- “The war of 14? I don't know when it broke ya sitti but it was the same year the crickets first invaded the village.”

My grandma didn't know that the answer was hidden in the question.

Illiterate, she could not guess the color of Henri the 4th’s white horse.

Nonetheless, she tweaked history and revealed her own interpretation of the First World War.

- “The Ottoman soldiers? Boo! The real danger was the swarm of crickets that stripped our fields, causing famine and the death of my sister, God have mercy on her soul!

She was about seventeen or eighteen, a few years older than me. ”

Ages and dates were confused in her speech but grandma had other flairs.

She could determine the time by her shadows and use old newspapers to collect peeled vegetables skin, in the tail of her skirt.

My sisters returned to their occupations, satisfied that the joke of the 1914 was still playing every time, I stayed by her side to hear the rest.

- “After three months of starvation, my sister went to our aunt begging for a slice of bread.

She would have been content with an orange peel, but the heartless witch - may she burn in hell - refused to give her even a crumb. She pushed her on the garden stairs and slammed the door. The poor girl fell stiff. They picked her up the next day to bury her. ”

Time and places were slightly blurred in Teta's tales, but her voice and story telling talent made it to through to my heart. She became the heroine of the Great War, an orphan, a survivor, watching the corpse of her sister disappearing at the bottom of a vault.

Despite the black narrative, a smile lit her face, her blue eyes brooded over me with tenderness. They looked like stars shedding hope and light in the sad sky of her childhood.

- “How did you survive the famine ?”

Playfully, she replied with her usual witticism :

- “Here I am alive, no? I did my best ya habibti knowing that I was going to become your grandmother. I couldn't miss this happiness!”

I fell into her arms. At five years old, I was amazed by the magical powers of my grandmother who survived crickets and starvation because she already loved me and predicted her bright future and mine!


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